Vidéo surveillance: réponse à Delannoy et à Jean-Pierre Ilemoine suyite à leurs déclarations au conseil municipal du 18 juin...un article du monde éloquent!

La vidéosurveillance est-elle efficace ?

LE MONDE | 17.05.2018 | Par Cyrielle Chazal


"A-t-elle un effet dissuasif sur les délinquants ?
Cela dépend des cas
Bien malin celui qui saurait compter les infractions qui n’ont pas été commises du fait de ce
dispositif. Il est malgré tout possible d’évaluer l’effet dissuasif probable de la
vidéosurveillance. Laurent Mucchielli (chercheur au cnrs) a mené une enquête de terrain dans trois villes françaises qu’il raconte dans son livre Vous êtes filmés ! (Armand Colin, mars 2018). Pour les anonymiser, il les appelle Beau-Rivage (7 500 habitants), Saint-Paul-la-Rivière (20 000) et Mega City (860 000) (que l’on devine être Marseille). « Il n’y a pas d’impact dissuasif global,
explique le chercheur, notamment parce que la vidéosurveillance s’est banalisée. » En 1999,
seules soixante communes disposaient de caméras filmant l’espace public, elles étaient plus
de deux mille en 2009, selon le site du Cairn. Aujourd’hui, 80 % des villes moyennes sont
équipées. « Dans mon département, les Bouches-du-Rhône, entre 85 et 90 % des communes
sont équipées, à des degrés divers », rappelle le chercheur.
A l’inverse, le rapport de 2009 — à la méthodologie controversée — du ministère de
l’intérieur estimait que « la délinquance a baissé en moyenne plus fortement dans les
communes équipées de vidéoprotection que dans celles qui ne disposent pas de
vidéoprotection urbaine ». Pour arriver à cette conclusion, le ministère comparait le taux
d’évolution de la délinquance dans les villes vidéosurveillées par rapport au taux national,
dans trois catégories : « délinquance de proximité », « atteintes aux biens », « atteintes
volontaires aux personnes ». Il ne se focalisait donc pas sur les infractions commises sur la
voie publique dans les villes surveillées et non surveillées, or c’est bien ce lieu qui est
surveillé par les caméras. Par exemple, la catégorie atteintes volontaires aux personnes inclut
les violences conjugales ou intrafamiliales, pour lesquelles la vidéosurveillance ne peut avoir
joué un rôle.
Le rapport ne soustrayait pas non plus les autres facteurs de baisse de la délinquance, comme
l’augmentation du nombre de policiers dans les rues de telle ou telle ville. Les auteurs du
rapport le reconnaissent eux-mêmes en préambule : « L’impact exclusif de la vidéoprotection
est difficile à isoler. »
L’effet dissuasif varie selon les infractions. Les infractions impulsives, comme les altercations
suite à une dispute, ou celles liées à l’alcool, sont « moins susceptibles d’être réduites que les
infractions préméditées, telles que les vols de véhicules », explique en 2005 l’étude Assessing
the Impact of CCTV, portant sur la ville de Londres. Pour M. Mucchielli, les infractions
commises dans les hôpitaux par des patients à l’encontre du personnel entrent bien souvent
dans cette catégorie.
Protège-t-elle du terrorisme ?
Non
Aucune étude ne permet de l’affirmer. Nice, la ville la plus vidéosurveillée de France, a ainsi
subi une attaque au camion bélier le 14 juillet 2016. Un an et demi plus tôt, son maire,
Christian Estrosi, avait pourtant déclaré, à propos des tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper
Cacher : « Si Paris avait été équipée du même réseau [de caméras] que le nôtre, les frères
Kouachi n’auraient pas passé trois carrefours sans être neutralisés et interpellés. »
A Paris, le vaste réseau de caméras ne semble pas faire peur aux terroristes. La RATP est
dotée du plus important réseau de vidéosurveillance d’Ile-de-France, avec près de 40 000
caméras dans les bus, le RER et le métro. Par exemple, l’instigateur présumé des attentats du
13 novembre 2015, Abdelhamid Abaaoud, a pris le métro moins d’une heure après le début
des attaques. Il a été filmé par les caméras de la RATP à la station Croix-de-Chavaux, sur la
ligne 9, à Montreuil-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) alors qu’il franchissait illégalement un
portique, sans ticket.
Parmi les arguments avancés par les personnes pour l’utilisation de caméras : la
vidéosurveillance serait plus efficace couplée à de la reconnaissance faciale, afin d’empêcher
un individu fiché de commettre un attentat. Pour rappel, la Commission nationale de
l’informatique et des libertés (CNIL) a autorisé la reconnaissance faciale avant d’embarquer
dans l’Eurostar, Gare du Nord, à Paris. Le dispositif fonctionne depuis 2017 et prend la forme
de sas spécifiques au contrôle des passeports (la photographie du passeport est
automatiquement comparée au visage du passager). Même décision pour les aéroports Paris-
Charles-de-Gaulle et Orly, le dispositif devant entrer en fonction en juillet 2018.
Pour autant, la CNIL n’est pas favorable à la généralisation de la reconnaissance faciale dans
tous les lieux publics. « Si cette technologie n’en est qu’à ses balbutiements, il importe de
comprendre que son caractère intrusif est croissant puisque la liberté d’aller et venir
anonymement pourrait être remise en cause », prévient-elle sur son site.
La vidéosurveillance peut en tout cas accélérer le travail des enquêteurs après qu’un attentat
ait été commis. Après le massacre de Nice, l’itinéraire du criminel avant le drame a ainsi été
retracé grâce aux caméras.
 Réduit-elle la délinquance sans la déplacer ?
Non
La vidéosurveillance a tendance à déplacer la délinquance dans les zones limitrophes non
équipées de caméras. « Toutes les études anglo-saxonnes le démontrent », assure l’expert
Laurent Mucchielli. Birmingham, deuxième ville la plus peuplée d’Angleterre, constitue un
cas emblématique. Une étude anglo-saxonne de 1995 montre que le nombre de vols à
l’arraché et cambriolages y a triplé dans la partie de l’agglomération non couverte par les
caméras, après la mise en place de la vidéosurveillance. Le taux de déplacement est variable
selon les villes et le type d’infraction étudiés.
Les caméras créent aussi des déplacements non pas géographiques mais « fonctionnels » (le
même délinquant commet un délit de nature différente). A Birmingham, sur la période
étudiée, « là où une couverture vidéo existe, les auteurs de vols à l’arraché ou de
cambriolages ont reporté leurs activités sur les vols dans les véhicules », pointent Eric
Heilmann, maître de conférences à l’université Louis-Pasteur de Strasbourg, et Marie-Noëlle
Mornet, doctorante à l’université Robert-Schuman de Strasbourg, dans leur rapport intitulé
« L’impact de la vidéosurveillance sur les désordres urbains, le cas de la Grande-Bretagne ».
D’après le rapport controversé du ministère de l’intérieur de 2009, le « déplacement de la
délinquance des zones sous vidéoprotection vers les zones non couvertes, ne semble pas
avéré ». Pour arriver à ces conclusions, le ministère se base essentiellement sur des
témoignages des forces de l’ordre : « 48 % des circonscriptions de sécurité publique estiment
qu’il est nul, 52 % estiment qu’il existe, mais ne sont pas en mesure de l’évaluer », chiffre
l’étude.
Aide-t-elle à élucider les infractions ?
Oui… mais dans très peu de cas
Dans son enquête, Laurent Mucchielli démontre que les caméras n’aident à élucider que 1 % à
3 % des infractions commises sur la voie publique. « A Marseille, sur un an, il y a eu
60 000 enquêtes pour infractions sur la voie publique, explique le chercheur. Pour ces
enquêtes, il y a eu seulement 1 850 réquisitions d’images au centre de vidéosurveillance de la
ville. Au final, les images n’ont été décisives que dans cent trois affaires. »
Le rapport controversé du ministère de 2009 reconnaît même que l’impact des caméras sur le
taux d’élucidation dans les villes équipées « reste encore modéré ». Il s’appuie sur les chiffres
suivants : sur les 63 brigades de gendarmerie étudiées, 770 faits ont été élucidés grâce à la
vidéosurveillance en 2008, soit seulement une moyenne d’un fait par mois et par brigade."
 

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